Changeons d’énergie

Thierry Salomon et Marc Jedliczka continuent de populariser le scénario négaWatt avec ce petit livre qui coïncide avec la démarche gouvernementale d’organiser en France un débat sur la transition énergétique. Voici quelques extraits :

1) Le gaspillage d’énergie

« Nos gaspillages d’énergie sont tellement ordinaires que nous ne les voyons pas. Appuyer sur un interrupteur, faire le plein de sa voiture, manger des produits hors saison… est désormais facile et banal, comme si l’énergie coulait d’une inépuisable corne d’abondance. Mais derrière le dernier gadget, le vol low cost ou le conteneur de marchandises se cachent de profonds déséquilibres écologiques, économiques, sociaux, et des perturbations irréversibles du climat, prémices de conflits et de crises majeures. Rappelons-nous qu’aux Etats-Unis, le prix trop élevé de l’énergie a été l’une des causes principales du déclenchement de la crise des subprimes en privant les ménages fragiles d’une part importante de leurs revenus, au point de les rendre incapables de rembourser leurs emprunts.

Il faut nous y faire, le temps des énergies fossiles faciles est révolu. Nous n’avons pas le droit d’attendre que tous les gisements soient épuisés pour cesser de brûler ces molécules si précieuses pour assouvir nos besoins énergétiques. Nous devons les réserver au meilleur usage, là où elles restent irremplaçables : pétrochimie, matières plastiques, certains médicaments.

La conclusion s’impose : si nous voulons garder la planète vivable, il faut absolument laisser les gisements de pétrole, de gaz et de charbon dans le sous-sol où ils ont mis plusieurs centaines de millions d’années à se former, et nous tourner aussi rapidement que possible vers d’autres solutions pour répondre à nos besoins : familles à énergie positive, défi « 80 kilomètres », Enercoop, covoiturage organisé, etc.

2) La fausse solution du nucléaire

Certains voudraient nous faire croire qu’en remplacement des fossiles, nous avons sous la main un « atout que le monde entier nous envie » : le nucléaire. Or l’énergie nucléaire est le moyen le plus dangereux de faire bouillir l’eau chaude. De plus on ne sait toujours pas rendre inoffensives les milliers de tonnes de déchets hautement dangereux qui s’accumulent à la sortie des réacteurs. Au fur et à mesure que l’on tire de nouvelles leçons des accidents nucléaires, il y a renchérissement des coûts de production. Cette industrie est la seule qui va à l’inverse de ce principe de base : plus une technologie se développe, moins elle coûte cher. Fausse solution à de vrais problèmes, le nucléaire comme les gaz de schiste ne font qu’aggraver les menaces et retardent encore toute politique énergétique voulant rompre avec un modèle dépassé. Les promoteurs de l’atome s’accrochent alors à leurs rêves de filières du futur : on nous promet des réacteurs intrinsèquement sûrs. Certains sont même prêts à consacrer des dizaines de milliards d’euros pour le programme de recherche ITER sur la fusion. L’argent coule à flot pour d’hypothétiques recherches qui servent à entretenir le rêve prométhéen d’un homme tout puissant, mais se fait très rare lorsqu’il s’agit de résoudre les problèmes criants d’aujourd’hui.

Le scénario négaWatt est couplé au scénario Afterres2050 : adopter un régime alimentaire plus équilibré en inversant progressivement la proportion entre protéines animales et végétales (de deux tiers-un tiers aujourd’hui à un tiers-deux tiers demain) ; généraliser les méthodes de production agricole respectueuses de l’environnement et des cycles naturels, comme l’agroécologie, l’agroforesterie et l’agriculture intégrée.

En 2050 avec la stratégie négaWatt, la France a presque divisé par deux sa consommation d’énergie, la biomasse fournissant la moitié de l’énergie nécessaire. Le gaz naturel sert de variable d’ajustement afin de garantir l’approvisionnement en électricité malgré la sortie du nucléaire. Le gaz renouvelable peut être produit de trois manières différentes : par la méthanisation issue de la fermentation des matières organiques (biogaz), par la gazéification du bois ou d’autres combustibles végétaux, ou bien encore par la méthanation à partir d’hydrogène et de CO2. Aussi pratique à stocker et encore plus flexible que le pétrole, le gaz renouvelable est appelé à jouer un rôle majeur dans la transition énergétique : chauffage, cuisson des aliments, production efficace d’électricité et même propulsion des véhicules.

3)  L’impératif de sobriété

Sobriété, efficacité, renouvelables : tel est l’ordre logique de la démarche négaWatt, la trilogie du bon sens. D’abord, prioriser les besoins et les services énergétiques essentiels. Privilégier ensuite les chaînes énergétiques efficaces de la source à l’usage. Enfin, toujours préférer les énergies de flux aux énergies de stocks.

La sobriété revoie à l’intelligence de l’usage, l’efficacité à la performance de l’équipement. La réflexion sur la sobriété énergétique nous invite à nous interroger : un équipement très efficace, donc avec un très bon rendement, peut s’avérer gaspilleur si son usage est disproportionné, mal adapté ou carrément inutile. La sobriété est la contrepartie indissociable de notre liberté : notre responsabilité en tant qu’être humains, celle qui nous impose de tout faire pour laisser une planète en bon état pour les générations futures. La sobriété, c’est rompre avec la facilité, c’est le contraire de l’ébriété énergétique. L’abondance apparente d’énergie dans laquelle nous baignons agit en effet comme une forte dose d’alcool. Elle nous permet d’échapper à la réalité pour un plaisir confus et éphémère, initialement suivi d’une gueule de bois fort peu agréable. Ni abstinence ni rationnement imposé, la sobriété nous invite, comme la dégustation d’un bon vin, à renforcer notre plaisir en refusant consciemment le gaspillage qui est un affront au bon goût : un verre d’énergie, ça va, trois verres, bonjour les dégâts !

Le sort du climat se joue aussi aux Etats-Unis, en Chine et ailleurs. Mais la France a un rôle majeur d’exemplarité à jouer. Ceux qui ont le pouvoir de décider ne savent plus réfléchir dans la durée. Ne comptons pas non plus sur quelques prouesses scientifiques ou techniques qui surgiraient par miracle ! Rien ne dit qu’elles surviendront un jour. Ni, si elles adviennent, que ce sera à temps pour résoudre les problèmes qui sont déjà de la plus grande urgence. Enfin, s’en remettre aux seules autorités supérieures, c’est surtout bien commode pour justifier sa propre inaction. Or l’énergie est présente dans chacun de nos actes de la vie courante : en allumant une lampe, dans le choix de son logement, de sa voiture, de sa destination de vacances, dans l’origine   de nos aliments, dans les modes de production. Engager la transition énergétique commence donc par accepter soi-même l’idée du changement. L’accumulation matérielle n’offre qu’une satisfaction éphémère. La sobriété permet de retrouver plus de cohérence dans sa vie. Adopter la sobriété énergétique comme ligne de conduite ne veut pas dire pratiquer l’abstinence ou le repli sur soi. C’est simplement la prise de conscience que l’excès et le gaspillage ne sont plus possibles face à la gravité des menaces. L’engagement citoyen dans une association de proximité est également un précieux moyen d’action collective. Mais la somme des actions individuelles des citoyens ne suffira pas.

Source : Changeons d’énergie (transition mode d’emploi) de l’association négawatt (Actes Sud 2013, 94 pages, 10 euros)

4)  Un débat sur l’interdiction et l’obligation

La position négaWatt s’oppose fortement aux libéralisme économique qui veulent croire encore aux lendemains qui chantent. Voici par exemple ce que disent Thierry Salomon et Marc Jedliczka d’une part, et le contenu du livre d’un pronucléaire, Henri Safa, d’autre part :

A- les vertus de l’interdiction*

Réduire très fortement la consommation d’énergie ne veut pas dire retourner à la bougie ! Ceux qui usent d’une telle caricature sont souvent les mêmes qui agitent le spectre des atteintes à la liberté individuelle que représenteraient les mesures nécessaires à la transition énergétique. Les mots d’obligation et d’interdiction ne doivent pas effrayer. La quasi-totalité des conducteurs d’automobiles acceptent des règles contraignantes qui restreignent leur liberté, parce que leurs effets positifs sont jugés bien supérieurs à ceux que procurerait l’absence de règles. Qui serait d’accord pour que les chauffards irresponsables ne soient jamais sanctionnés ? Il en va de même avec l’énergie.

Nous sommes encore aveuglés par l’incroyable facilité avec laquelle nous y avons accès : appuyer sur l’interrupteur pour que la lumière jaillisse, ouvrir le robinet et l’eau chaude apparaît, remplir le réservoir de la voiture puis rouler. Mais nous savons que si nous continuons à faire tous ces gestes sans tenir aucun compte des conséquences que cela peut avoir, nous contribuons à accélérer et amplifier les menaces qui pèsent sur notre environnement et nos modes de vie. Nous devons accepter une limitation de notre consommation d’énergie, l’obligation de la mise aux normes, l’interdiction de certaines extravagances et inventer ensemble, démocratiquement, un « Code de bonne conduite énergétique ».

B- l’impossibilité d’une interdiction**

L’homme est assoiffé d’énergie. Plus il en a, plus il invente de nouvelles applications et plus il en réclame davantage. On pourrait essayer d’infléchir cette tendance historique par la contrainte, mais la régulation énergétique s’est historiquement réalisée non par le rationnement imposé, mais par la capacité physique de l’accès à la quantité. Non seulement la contrainte serait mal vécue mais le besoin de l’homme étant insatiable, la pression ne tiendrait pas longtemps, à moins de sombrer dans un régime vraiment totalitaire. Au vu de la courbe de consommation énergétique dans le monde, il est fort probable que dans le futur, on ne consommera pas moins, mais plus d’énergie.

De toute manière, si dans le futur l’on souhaite accéder à d’autres espaces, aller voir ce qui se passe au-delà de notre planète et de notre système solaire, il nous faudra beaucoup d’énergie. Énormément d’énergie. L’Homme ne pourra pas être éternellement confiné à la Terre, il rêve d’aller plus haut, plus loin et plus vite.
couverture de couleur jeune du livre avec un dessin d'un arbre
* Changeons d’énergie (transition mode d’emploi) de l’association négawatt (Actes Sud 2013, 94 pages, 10 euros)

 

 

 

 

 

couverture du livre fond bleu claire avec de ondes d'un blanc transparente

**Quelle transition énergétique ? d’Henri Safa (edp sciences 2013, 108 pages, 12 euros)

 

 

 

 

 

Auteur: biosphere.org

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